De Gaulle à Aïn Témouchent : Les dernières illusions

La cause est entendue. Le voyage qu’effectuera le président français en cet hiver de l’année 1960, ne servira en définitive, qu’à conforter le projet de concrétisation du principe de l’autodétermination dont les proches du général redoutaient l’imminence. Les irréductibles du Front de l’Algérie française s’accrochent à leurs dernières illusions et veulent impressionner le grand Charles, en lui offrant le spectacle d’une Algérie réconciliée, où les deux communautés peuvent vivre en harmonie. Ils vont vite déchanter dès la première étape de la visite du chef de l’Etat français à Aïn Témouchent, une localité considérée pacifiée et acquise au slogan gaulliste «Algérie algérienne». Il est vrai que la forte présence d’une bourgeoisie coloniale protégée par une armada de militaires, avait donné à la cité du vignoble un air tranquille. Mais la réaction de la population musulmane fut à la mesure des longues frustrations accumulées pendant 130 ans d’occupation. Aïn Témouchent se soulèvera et personne jusqu’à aujourd’hui, ne peut dire si le mouvement de colère s’est déroulé de manière spontanée, ou s’il a été le fruit d’une préparation conduite par le FLN. Quarante-neuf années ont passé et des voix s’élèvent encore pour s’approprier le leadership des manifestations témouchentoises du 9 décembre 1960, lesquelles, suivies des sanglantes émeutes des 10, 11, 12 et 13 décembre, ont indiscutablement participé à l’accélération de la marche de l’histoire. Revenons à cette journée pas comme les autres.
Avant la venue de l’illustre hôte français, les partisans de l’Algérie française avaient confectionné leurs calicots et juraient de se faire entendre. Les militaires de leur côté, ont mobilisé des camions GMC pour transporter vers la place de la mairie, les musulmans des fermes et du douar Moulay Mustapha. Le FAF (Front de l’Algérie française) cherchait en vérité à démontrer au général De Gaulle, que l’intégration était possible et que son projet d’autodétermination ne faisait pas l’unanimité. Afin d’impressionner De Gaulle et le faire renoncer à son référendum, les colons libéraux comme le maire Armand Orséro, prônent l’harmonie entre les deux communautés. Le slogan «Algérie algérienne» repris naïvement par la foule de musulmans, était en fait celui des gaullistes. Il revêtait une toute autre signification dans la bouche des Algériens qui l’assimilaient à l’indépendance. Le quiproquo n’a pas échappé au visionnaire qu’était Charles De Gaulle. Aïn Témouchent la «pacifiée» se révéla au fond réfractaire à tout compromis. L’indépendance fut son seul credo. Elle le prouvera en administrant un retentissant désaveu aux tenants de la politique d’intégration. Dans ce contexte, nous voulons bien souscrire aux professions de foi de quelques-uns des protagonistes qui soutiennent la thèse de l’agitation spontanée mais cela revient à dénier au FLN et à l’OC-FLN, toute emprise sur le mouvement. Ce qui parait improbable. Les militants de l’époque admettent le fait que l’arrondissement d’Aïn Témouchent était érigé en zone militaire en raison d’une forte concentration de colons et que toute contestation eut été suicidaire. Une situation qui confinait à l’action feutrée, à la clandestinité, d’autant que les nervis du 2ème bureau et de la main rouge, montaient la garde. Il est facile dans ces conditions, a posteriori de faire dans la récupération, pour s’attribuer des lauriers tressés par la population témouchentoise tout entière.
Entre 1992 et 2007, nous avions, à travers plusieurs contributions, relaté sur la foi de témoignages, comment a été vécue cette journée historique. Nombre de personnes dont certaines sont décédées, nous ont fait part de leur sentiment. Les uns affirmant qu’au matin du 9 décembre, lorsque le président de la 5ème République apparut sur le perron de l’Hôtel de ville d’Aïn Témouchent, sous une fine pluie, hormis quelques échauffourées entre musulmans et européens, aucun incident grave n’a été signalé.
D’autres ont déclaré que c’est au cours de l’après-midi qu’une grande ferveur s’est emparée des principaux quartiers de la ville, notamment l’ex-boulevard Négrier, où résidait le chahid Chouiref Salah, Diar el mahaba (la cité de l’amitié), la cité Moulay Abdelkader, le douar El Balini, Saint-Rock etc. Les clameurs fusaient des habitations arabes et des drapeaux «vert, blanc et rouge » étaient déployés, pendant qu’à Alger et dans plusieurs villes de l’Ouest, des affrontements éclataient entre les deux camps, faisant de nombreuses victimes. Au niveau de la capitale, le bilan est lourd. Plus de 123 morts et près de 600 blessés. De Gaulle confie qu’il est prêt à en finir. Le voyage couvert par un grand nombre de journalistes de divers pays, a été houleux au plan international.
«Algérie algérienne», un slogan qui n’a convaincu ni le général, ni les défenseurs de la troisième voie. Michel Debré, le premier ministre, et tout l’état-major d’Alger, accrochés au mythe de l’Algérie française, sont désespérés. Il faut revenir au discours du 16 septembre 1959, pour déceler les prémices de la politique d’abandon que De Gaulle dévoilait habilement, alternant le chaud et le froid et contre laquelle luttaient secrètement un groupe de généraux de la grande muette.
Ces mêmes hommes qui vont prendre la tête d’une émeute vite réprimée par les forces loyalistes. Massu est limogé et remplacé par le général Crépin. En juin 1960, les négociations de Melun échouent et «La Paix des braves» est rejetée par le GPRA. Pendant ce temps à Alger, les activistes créent le Front de l’Algérie française présidé par le bachagha Boualem, vice-président de l’Assemblée nationale. Le 14 septembre de la même année, Raoul Salan, commandant en chef, est relevé de ses fonctions par De Gaulle. Après le procès des barricades, il accusera ce dernier de complicité avec le FLN. Dans les deux mois qui suivront, le général opérera une grande purge au sein de l’armée, devenue à ses yeux «trop bavarde ». De Gaulle abat ses cartes dans le surprenant discours du 4 novembre 1960 : «J’ai décidé d’un chemin nouveau pour la France… Ce chemin conduit non plus à l’Algérie gouvernée par la métropole française, mais à l’Algérie algérienne… Une Algérie dans laquelle les Algériens eux-mêmes décideront de leur destin… Cette Algérie pourra être bâtie avec ou sans la France… Mais nous ne nous acharnerions pas à rester aux côtés de gens qui nous rejetteraient…»
La formule «Algérie algérienne» provoque la panique au sein de l’establishment français. Debré le fidèle parmi les fidèles, téléphone à Paul Delouvrier, le délégué général en Algérie, pour en savoir plus. Le fossé se creuse entre l’armée et le gouvernement. Delouvrier hué par la foule algéroise, choisit de partir. De Gaulle le remplace sans état d’âme par Jean Morin, lequel est chargé dès son installation le 24 novembre, de préparer le voyage que compte effectuer le général du 9 au 12 décembre, afin de s’imprégner de la réalité algérienne. Le préfet d’Oran, Lambert, réunit les maires de l’Ouest du pays, pour leur demander : «Qui acceptera l’honneur de recevoir le général De Gaulle ?» Dans la salle, un bras se lève, c’est celui de Armand Orséro, maire libéral d’Aïn Témouchent. Ses pairs affiliés la plupart au FAF des ultras, le fusillent du regard et la main rouge ne tardera pas à lui envoyer des menaces de mort. Quelques jours s’écoulent avant que des émissaires débarquent de la métropole, pour sonder les chefs de régiments prêts à se rebeller contre De Gaulle. Le colonel Dufour commandant de la 1ère R.E.P. se rend à Sidi Bel Abbès pour tenter de rallier le colonel Brothier patron de la Légion étrangère. Objectif : neutraliser De Gaulle lors de son passage à Aïn Témouchent. Plusieurs colonels donnent leur accord mais se rétractent à 48 heures du voyage. Le 09 décembre, De Gaulle en tenue d’apparat, est accueilli par la population d’Aïn Témouchent. Il parle : «Les cris et les clameurs, cela ne signifie rien. Nous ne devons pas nous attacher à des formules et à des slogans périmés…»
Dans un entretien accordé le 25 novembre 1960 à Pierre Laffont, le Directeur du journal «L’Echo d’Oran», c’est-à-dire deux semaines avant son départ pour l’Algérie, De Gaulle dévoile ouvertement sa stratégie, tout en demandant au journaliste de ne pas révéler des propos que le général entend inscrire dans un cadre privé. C’est seulement en 1983 que Pierre Laffont dans son ouvrage «L’Expiation», évoquera la discussion. Nous avons choisi quelques extraits qui résument le mieux l’évolution de la pensée de De Gaulle à l’endroit du problème algérien : «Il y a en Algérie une population dont tout nous sépare. Les Français d’Algérie veulent bien vivre avec les Arabes, à la condition qu’ils demeurent dans un état de subordination. Et bien ! les musulmans ne veulent plus de cet Etat… L’armée n’a jamais rien compris à la politique. Il s’agit en répondant oui au référendum, de régler l’organisation des pouvoirs publics en Algérie, en attendant l’autodétermination… Si le FLN veut venir avec nous pour faire l’Algérie algérienne, il le peut, mais je ne crois pas qu’il vienne… Si les musulmans choisissent la sécession, qu’ils crèvent ! Et bien nous regrouperons les Français. Il est bien certain qu’Alger, les environs d’Alger, Oran, la ville de Bône ne sont pas arabes. Nous créerons des présidiaux dans lesquels ils vivraient…»Le 08 janvier 1961, le référendum sur l’autodétermination consacre la volonté du peuple algérien. Le 22 avril, le général Challe prend la tête d’un putsch pour garder l’Algérie française. De Gaulle parvient à renverser la vapeur mais l’OAS finira par briser tout espoir de coexistence entre les deux communautés.

Source : Echo-Oran

One Comment

  1. genie dit :

    histoire est un patrimoine

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