Livre : Des documents à charge humaine avérée

Son écriture se coule dans une histoire où la vie des hommes est d’abord l’expression d’une longue confrontation entre une région fertile en tout et des appétits de domestication inassouvis en tout également. Le récit prend comme support essentiel les archives de la municipalité à sa naissance officielle en tant qu’entité administrative à partir de 1844. L’originalité de l’entreprise tient à la démarche empruntée dans l’effeuillage des événements fondateurs d’une communauté humaine et c’est nettement enrichissant. En effet, des repères utiles parce que précieux dans l’analyse des transformations de la ville illustrent la constitution progressive de ce symbole de l’Etat colonial érigé par la puissance occupante afin d’étaler son autorité et surtout bâillonner les derniers foyers de la résistance autochtone dans cette partie du territoire algérien.
Chez Kali Mohamed, c’est le point de départ d’un long questionnaire autour de la naissance d’une collectivité humaine, mais aussi une habile reconstitution de la marche d’une cité européenne édifiée sur un prestigieux passé que les colons français ont tenté à tout prix de minorer pour ne pas dire d’effacer. Dans l’œuvre, l’unité chronologique dans la restitution de l’histoire récente de la ville est respectée, même si pour les besoins d’éclaircissement de tel ou tel fait jugé important dans la marche du temps, Kali n’hésite pas à faire des rappels d’ordre historique ou sociologique sur des périodes charnières du berceau de Sidi Saïd, le patron tutélaire de la région.
Le panorama d’une agglomération moderne en formation est accompagné – sans lourdeurs – de tableaux chiffrés fort utiles. A ce niveau-là, le narrateur n’oublie pas à chaque fois de dater avec célérité les faits qu’il rapporte. Homme à sensibilité culturelle reconnue, Kali n’hésite pas néanmoins à faire parler son cœur ici et là. Dans ses choix d’écriture, l’homme insiste sur des documents qui ont une charge humaine avérée, converse avec leurs traces épistolaires, met en avant des confrontations individuelles de personnalités municipales à fort caractère, nous fait relire des correspondances (pathétiques dans leur contenu) envoyées par des gens ordinaires aux autorités estimées supérieures, évoque quelques us et coutumes que l’on retrouve chez nous jusqu’à ce jour.
Il y a par endroits comme un dédoublement du réel à travers une plume qui fait parler les mots des archives mais aussi leur donne une consistance…sensible, parlante. Dans ce livre essentiellement nourri dans sa partie information aux vieux registres, on trouve aussi bien quelques clés historiques pour pénétrer sans ambages à l’intérieur d’une mairie née et grandie d’abord sous le manteau protecteur des installateurs de colons, mais aussi le plaisir de lire des itinéraires individuels baignés de courage et de perspicacité, notamment ceux « d’indigènes » qui ont fait la ville dans son acception d’aujourd’hui. Kali évoque, avec, par moments, un sens du détail exquis, les soubresauts de quelques autochtones intégrés mais jamais traîtres, d’authentiques nationalistes avant l’heure dont malheureusement personne ne parle aujourd’hui parce que nous n’arrêtons pas d’assassiner nos ancêtres.
Cependant, il ne faut pas croire que l’auteur fait dans le dithyrambique ni dans le classement entre noir ou blanc. Doué par les échos anodins et sensibles aux petites histoires qui font les grandes épopées, Kali se contente dans son œuvre restitutive d’écouter les événements qui accélèrent l’histoire, lui donnent du piment mais surtout de la consistance. A travers une approche intelligente parce que simple, Kali nous entraîne pour ne pas dire nous fait partager entièrement, sa reconstruction de quelques passés personnels. Dans ce voyage conscient et surtout patient, le témoin du retour ne tente pas d’exercer sur nous l’idée d’un alignement obtus à une idée, d’un choix fermé soutenu uniquement par le préjugé.
Le découvreur du fait est dans l’éclairage, pas dans l’affirmation. Ce livre, qui vient après celui écrit dans la même veine et avec le même appétit de découverte, sur Béni Saf, Kali ouvre là une piste plus que judicieuse dans la convocation de nos archives, de notre mémoire et nous ne le remercierons jamais assez pour ce travail d’arpenteur. Fouilleur patient d’archives jusque-là muettes, l’interlocuteur des feuilles jaunies nous restitue une image quasi documentaire sur Aïn Témouchent de 1844 à 1962 « Au fait , El Maleh, le Rio Salado de Barberousse, c’est pour quand Monsieur Kali ? »

Source : El-Watan

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